Projet d’article – soumis à Le Monde – non publié
Après le charisme : ce que l’expérience israélienne révèle sur le leadership démocratique
Par le rabbin Moshe Pitchon
Ancien premier ministre israélien, Naftali Bennett n’est ni une figure charismatique ni un leader populiste. Issu de la droite nationaliste religieuse, il a dirigé Israël entre 2021 et 2022 à la tête d’une coalition hétérogène, formée après plusieurs élections sans majorité claire.
Si l’on parle de lui aujourd’hui, c’est parce que le débat politique israélien s’est rouvert à l’approche de nouvelles élections, et que plusieurs enquêtes d’opinion le placent à nouveau comme l’un des principaux concurrents de Benyamin Netanyahou.
Mais au-delà de l’arithmétique électorale, ce retour d’intérêt révèle une question plus profonde : dans un contexte de fatigue démocratique et de fragmentation politique, quel type de leadership les sociétés pluralistes sont-elles encore capables de soutenir ?
Les démocraties européennes découvrent une vérité inconfortable : le charisme mobilise, mais gouverne rarement.
La vie politique s’est transformée en performance permanente. Les dirigeants sont évalués à leur capacité à capter l’attention, à dramatiser l’identité, à désigner des adversaires. Pendant ce temps, les institutions s’affaiblissent, les coalitions se fragmentent et la gouvernabilité devient fragile. Le bruit augmente, la capacité d’agir diminue.
C’est dans ce contexte — et non à travers le prisme électoral — que l’expérience israélienne récente mérite l’attention européenne.
La courte primature de Naftali Bennett ne fut ni charismatique ni spectaculaire. Elle fut contrainte, fragile, souvent décevante pour ses partisans. Mais précisément pour cette raison, elle constitue un laboratoire avancé des tensions auxquelles sont confrontées aujourd’hui les démocraties pluralistes.
Le leadership contemporain repose de plus en plus sur la mise en scène. La politique devient expressive plutôt que gestionnaire. Le compromis est perçu comme faiblesse ; la retenue comme absence de conviction. Dans ce modèle, l’efficacité institutionnelle importe moins que la visibilité.
Ce déplacement a un coût. Lorsque la politique se confond avec le théâtre, la gouvernance se détériore. Les règles sont contournées, les normes érodées, et l’État devient otage de cycles émotionnels.
Bennett : un anti-charisme
Bennett n’est pas un modéré idéologique. Ses positions sur la sécurité et l’identité nationale sont clairement situées à droite. Ce qui le distingue, c’est son refus de transformer l’idéologie en spectacle.
Son style de leadership est gestionnaire, sobre, orienté vers l’exécution. Les décisions sont présentées comme des arbitrages, non comme des absolus moraux. La coalition est traitée comme une nécessité civique, non comme une trahison. Le pouvoir n’est pas sacralisé par l’intention, mais jugé à l’aune de ses conséquences.
Cette posture va à contre-courant d’une époque qui récompense l’excès.
Le gouvernement israélien formé en 2021 — hétérogène, inconfortable, éphémère — ne fut pas un projet idéologique. Il fut une réponse à l’épuisement institutionnel. Après plusieurs élections sans issue, le choix n’était plus entre visions politiques, mais entre paralysie et fonctionnement minimal de l’État.
Dans ce sens, l’expérience Bennett pose une question centrale pour l’Europe :
la responsabilité gouvernementale peut-elle encore être une valeur politique, face à la tentation permanente de la mise en scène ?
Israël est souvent présenté comme une exception. En réalité, il anticipe des dynamiques désormais visibles ailleurs : fragmentation, fatigue démocratique, difficulté à gouverner des sociétés pluralistes sans recourir à la polarisation permanente.
L’expérience Bennett suggère que le leadership post-charismatique est possible — mais fragile. Il exige discipline, retenue et acceptation de la déception. Il ne promet pas la rédemption, mais la continuité.
Cette réflexion est développée plus largement dans mon ouvrage Something New Is Happening, dont une édition augmentée examine comment l’idéologie se transforme lorsqu’elle est confrontée aux limites démocratiques — en Israël, mais aussi comme miroir de défis occidentaux plus larges.
Le rabbin Moshe Pitchon est philosophe et intellectuel public. Il est l’auteur de Something New Is Happening, un ouvrage consacré à Naftali Bennett, publié avant son accession au poste de premier ministre et paru en anglais et en espagnol. Ses travaux portent sur le leadership politique, la responsabilité morale et les transformations des démocraties contemporaines. Il vit aux États-Unis. Il n’est affilié à aucun parti politique israélien et n’a jamais été conseiller, émissaire ou représentant de Naftali Bennett.